Ceux qui passent souvent devant le Palais royal de Stockholm se sont désormais habitués aux échafaudages, bâches et structures diverses.
La question que beaucoup se posent reste toujours la même : que restaurent-ils depuis si longtemps ?
La réponse est surprenante : il s’agit du plus grand projet de récupération et de restauration jamais réalisé en Suède à l’époque moderne, un chantier commencé en 2011 et qui, selon les estimations actuelles, devrait s’achever vers 2050.
Le Palais royal, tel que nous le connaissons aujourd’hui, a été construit entre la fin du XVIIe siècle et les premières années du XVIIIe siècle, lorsque la Suède était une grande puissance européenne. L’architecte Nicodemus Tessin le Jeune imagina un palais imposant, inspiré des modèles baroques romains. Ses façades, décorées de statues, bas-reliefs, médaillons et centaines de détails sculptés en grès de Gotland, firent de l’édifice un des chefs-d’œuvre de l’architecture baroque européenne.
Dès le XVIIIe siècle, cependant, on comprit que cette pierre si spectaculaire avait une grande limite : elle était extrêmement poreuse et sensible aux intempéries. Sa détérioration progressive accompagna toute l’histoire du palais, jusqu’à l’incident de 2005, lorsque l’une des balustrades se détacha et tomba du toit. Ce fut un signal d’alarme sérieux, qui conduisit à une inspection approfondie et à la décision de lancer un projet de restauration radicale, jamais tenté auparavant à une telle échelle.

Le choix original d’utiliser le grès de Gotland n’était pas fortuit. Ce grès, extrait de l’île de Gotland dans la mer Baltique, était très apprécié pour sa maniabilité et pour sa couleur chaude, capable de refléter la lumière nordique avec une douceur particulière.
Il s’agit d’une roche sédimentaire composée de grains de quartz liés par un ciment naturel. Cette composition, qui la rendait idéale pour la sculpture baroque et pour les surfaces richement modelées du palais, constitue cependant aussi sa vulnérabilité : la pierre absorbe facilement l’eau et l’humidité, et au fil des siècles, le gel, la pluie et la pollution ont accéléré sa dégradation.
L’histoire du Palais royal est donc aussi l’histoire d’un matériau magnifique mais délicat, qui a exigé une attention constante depuis ses origines.

Balustrade avant la restauration, 2015

Balustrade après la restauration, 2018
Depuis 2011, le Palais royal est traversé par un travail lent et complexe, divisé en vingt-deux phases qui se succèdent les unes après les autres. Chaque partie de la façade, qui mesure au total trente mille mètres carrés, exige une attention minutieuse. Les pierres les plus endommagées sont remplacées, d’autres sont à nouveau sculptées à la main puis remontées. Les sculptures les plus précieuses sont restaurées et consolidées grâce à des interventions de conservation ciblées. La principale difficulté réside dans le fait que chaque élément est unique : il n’existe pas de pièces standardisées ou reproductibles en série. Chaque pierre doit être mesurée, modelée et travaillée individuellement.
Au début, on espérait continuer à utiliser le grès de Gotland, pour des raisons de cohérence historique et matérielle. Cependant, la production actuelle de l’île n’est pas suffisante pour couvrir la quantité nécessaire. Des carrières compatibles ont donc été identifiées en Allemagne, en Pologne et en Suisse.
Les blocs suivent un parcours étonnamment complexe : ils sont extraits, travaillés dans un centre spécialisé de taille de pierre près de Copenhague, transférés dans un dépôt à Kumla, en Suède, et enfin montés sur la façade à Stockholm. C’est un véritable voyage international pour remettre chaque pièce à sa place !

Derrière les échafaudages en 2017. Les nouvelles volutes des fenêtres sont réalisées selon des méthodes artisanales traditionnelles.

Détail de la cariatide donnant sur la cour extérieure, après la restauration en 2021.
Ces dernières années, les travaux ont redonné vie à de nombreuses parties les plus visibles du palais. Sur la façade ouest, les grandes cariatides de cinq mètres de haut et les médaillons avec les portraits des monarques sont redevenus parfaitement visibles.
La restauration a également permis une étude approfondie des couleurs originales, qui a conduit au choix de la teinte rose chaud actuelle, plus proche de celle que le palais arborait au XVIIIe siècle.
On pourrait se demander pourquoi ce projet prend autant de temps. Les raisons sont nombreuses, mais une se distingue : il s’agit d’un travail artisanal, où la technologie moderne aide, mais ne remplace pas la main humaine. Chaque détail doit être reconstruit avec précision, en respectant les techniques, les proportions et l’esprit du bâtiment original.
De plus, le Palais royal, en plus d’être un monument, est un lieu de représentation, un lieu de travail et une destination visitée chaque année par des centaines de milliers de personnes. La restauration doit donc coexister avec la vie quotidienne du palais, en s’adaptant à ses rythmes.
Il y a quelque chose de profondément fascinant dans ce projet quasi interminable. Il raconte une manière particulière de préserver le patrimoine : une façon sans hâte, qui prend le temps nécessaire pour bien faire les choses, qui considère la valeur culturelle comme supérieure à la rapidité du résultat. Lorsque l’on traverse Slottsbacken, la rue de Gamla Stan qui mène au palais, et que l’on lève les yeux vers la façade, il est facile de ne voir que des échafaudages et des travaux. Mais il suffit de s’attarder un instant pour percevoir ce qui se passe réellement : une restauration monumentale qui relie le présent aux trois siècles d’histoire sculptés dans la pierre du palais.
Les images utilisées dans cet article sont publiées avec l’aimable autorisation du photographe Peder Lindbom et du studio AIX Arkitekter AB.



